Parution : 30 août 2017
Euthanasie : quand Rome condamne

Par un communiqué du 5 août 2017, le pape François menace d’exclusion la branche belge de la congrégation des Frères de la Charité de Gand si elle ne revient pas sur sa décision d’autoriser les médecins de ses centres psychiatriques à pratiquer l’euthanasie, telle que permise à de strictes conditions par le droit belge.

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« Nous ne pouvons trouver aucun compromis… », avouait le 14 août dernier René Stockman, supérieur des Frères de la Charité de Gand, dans Avvenire1, l’organe officiel de l’épiscopat italien. La branche belge de cette congrégation laïque masculine de droit pontifical, fondée au XIXe siècle à Gand et spécialisée dans l’éducation et le soin des malades, est dans le collimateur de Rome depuis quelques mois. Elle dispose de structures hospitalières gérées par un conseil d’administration (composé de laïcs et de… trois Frères de la Charité) qui entend respecter la loi belge sur l’euthanasie. Outre-Quiévrain, il est de fait possible pour des personnes souffrant de maladies psychiatriques, voire de mineurs atteints de maladies incurables, d’y recourir même si elles ne sont pas en fin de vie. Les trois Frères ne se sont pas opposés au conseil d’administration décidé à appliquer la loi (dixit le professeur d’éthique à l’Université d’Anvers, Willem Lemmens, « tous les principaux établissements de soins et les hôpitaux catholiques en Flandre ont travaillé sur des directives et des accords autorisant l’euthanasie, soit dans leurs propres locaux, soit dans d’autres établissements vers lesquels ils dirigent les patients »2). Mais cela ne passa pas. Leur supérieur (et assurément quelques bons chrétiens bien dans la ligne romaine) a saisi François et sa Curie… Notre article narre les derniers épisodes en date de cette reprise en main annoncée. Car on menace, et de retirer l’appellation « catholique » à ces établissements, et d’exclure la branche belge des Frères de la Charité…

La Belgique, dès 2002, reconnaît l’euthanasie et scrute depuis les mouvements de sa société. C’est ainsi qu’elle a étendu en 2014 le champ de la loi aux mineurs atteints d’une maladie incurable et vivant avec une « souffrance physique constante et insupportable qui ne peut être apaisée »3. Mais cela n’apaisa pas le climat ; à peine promu archevêque de Malines-Bruxelles fin 2015, Mgr de Kesel, s’alignait sur Rome : pas question, dans une institution catholique, de pratiquer des « homicides par compassion »4. De son côté, René Stockman y voit la propagation de cette « mentalité sécularisée » qu’il dénonçait encore il y a deux semaines. C’est pourtant une réponse (pas la réponse) apportée aux grandes souffrances vécues par certaines personnes (et donc leurs familles et entourages). En France, cela existe déjà (et depuis des décennies) : on l’appelle le « soin de confort ». Quand il ne reste plus que quelques jours à une personne condamnée, droguée à la morphine pour la soulager, il n’est pas rare que le personnel soignant propose ce « soin de confort » ; la grande majorité des familles et proches acceptent tant le malade souffre et tant cette souffrance leur paraît insupportable.

Dans ce moment, où est l’Eglise ? Il serait injuste d’écrire ici qu’elle est absente. Mais quelles sont les réponses qu’elle apporte à ces personnes en souffrance, à leurs familles et entourages ? La sainte doctrine désincarnée – inhumaine – et donc non-chrétienne ? C’est cela, le témoignage chrétien ? De clamer la ligne romaine, d’aller à la rencontre en affirmant dès le départ que « nous ne pouvons trouver aucun compromis » ? Où est l’Evangile, là-dedans ? L’Eglise aurait-elle oublié l’affirmation de l’Apôtre (Rm 5, 20) : « La loi, elle, est intervenue pour que prolifère la faute, mais là où le péché a proliféré, la grâce a surabondé… » ? Et François se renierait-il ? Dans son dernier ouvrage, le père jésuite Juan Carlos Scannone5 rappelle Evangelii Gaudium (§ 231) et ce « dialogue permanent, en évitant que l’idée finisse par se séparer de la réalité ». En effet, pour le pape argentin, « la réalité est plus importante que l’idée », cette dernière ne peut en aucun cas prévaloir sur le vrai, le réel, ce qui se vit par les « peuples », pour reprendre une terminologie bergoglienne mise en exergue dans ce livre. Cette hypocrisie montre ses limites : l’ex-premier président du conseil européen (2010-2014), Herman Van Rompuy, chrétien-démocrate flamand et administrateur d’un des centres gérés par les Frères de la Charité de Gand, après les menaces romaines, le rappela à sa manière sur Twitter6 : « Le temps du Roma locuta, causa finita est – ‘‘Rome a parlé, l’affaire est close’’ – est passé depuis longtemps. » D’autant que ces centres (sur)vivent bien souvent grâce aux « subsides de l’Etat », comme on dit en Belgique. Et quel Etat accepterait de subventionner des institutions, fussent-elles hospitalières ou psychiatriques, qui n’appliquent pas la loi votée par ce même Etat ? Rome se tire une balle dans le pied et continue de creuser le fossé entre le christianisme et le monde actuel. Rome est toujours dans le vieux modèle, en dépit d’un pape décrit comme révolutionnaire, mais qui se soumet totalement au système. C’est d’ailleurs ce qu’il réclame aux trois Frères de la Charité de Gand, de l’imiter, de faire comme lui : de se soumettre humblement avant le 5 septembre prochain. L’un d’eux s’est d’ores et déjà conformé, d’après René Stockman, les deux autres devraient suivre. Reste le Conseil d’administration qui doit encore donner son avis après les injonctions romaines. Réponse le 10 septembre mais certainement pas épilogue. Golias

1. https://www.avvenire.it/chiesa/pagine/belgio-fratelli-della-carita-intervista-eutanasia
2. https://fr.aleteia.org/2016/01/07/larcheveque-de-bruxelles-sous-le-feu-des-critiques-pour-son-opposition-a-leuthanasie-dans-les-hopitaux-catholiques/
3. http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/09/17/pour-la-premiere-fois-un-mineur-a-ete-euthanasie-en-belgique_4999312_3224.html
4. Expression forgée par le philosophe et théologien, moraliste et éthicien belge Jean-François Malherbe (1950-2015), qui prônait une certaine ouverture sur ces questions.
5. Juan Carlos Scannone, La théologie du peuple – Racines théologiques du pape François, éditions Lessius, Paris-Namur, 2017, pp. 249-252.
6. http://www.lalibre.be/actu/belgique/des-catholiques-opposes-a-van-rompuy-qui-ose-le-debat-sur-la-fin-de-vie-59947c0dcd70d65d256a14d3

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Euthanasie : quand Rome condamne 4 septembre 11:56, par camille du calvados - grand mère

Et que faites vous de tout le travail d’accompagnement de Gabriel RINGLET relaté dans son livre : "vous me coucherez nu sur la terre nue " ?
il fallait du courage pour cette démarche ,
et surtout une empathie dont peu de prêtres sont capables !

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Euthanasie : quand Rome condamne 3 septembre 11:36, par pierre

une fois de plus, l’Eglise romaine va à contre-courant des évolutions de la société....
qu’elle parle pour ses membres qui refuse la fin de vie aidée ce serait pas un probleme (si ils veulent souffrir....), mais les "romains" n’ont pas à imposer leur loi pour l’ensemble de la population qui est loin de suivre les voies catholiques réacs.

Et on peut que confirmer que Rome est plus prompt à agir Contre les droits et les libertés plutôt que pour endiguer la pédophilie, tant présente chez ses membres.!!

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Euthanasie : quand Rome condamne 30 août 20:07, par Lucien

Ces questions sur le début et la fin de vie interpellent d’abord sur la définition de la vie humaine.
Autant on peut comprendre que des scientifiques rationalistes en donnent une définition strictement biologique ; autant, on attendrait des divers courants de pensée : spirituels (religieux ou autres), humanistes, philosophiques,etc ... qu’ils élargissent cette définition à toutes les composantes de notre humanité.
Ainsi, la référence à l’Evangile et à son esprit d’ouverture devrait inspirer à notre Eglise une approche bien moins restrictive de notre vie humaine.

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Euthanasie : quand Rome condamne 30 août 16:54, par Xavier

Bonjur,
je suis très surpris de la teneur de cet article. Sur votre site on lit on lit souvent que certains remettent en cause le concile Vatican II (les tradis, les charismatiques...)
Je vous invite à lire le chapitre 27 de Gaudium et Spes qui dit clairement "De plus, tout ce qui s’oppose à la vie elle-même, comme toute espèce d’homicide, le génocide, l’avortement, l’euthanasie et même le suicide délibéré ; tout ce qui constitue une violation de l’intégrité de la personne humaine, comme les mutilations, la torture physique ou morale, les contraintes psychologiques ; tout ce qui est offense à la dignité de l’homme, comme les conditions de vie sous-humaines, les emprisonnements arbitraires, les déportations, l’esclavage, la prostitution, le commerce des femmes et des jeunes ; ou encore les conditions de travail dégradantes qui réduisent les travailleurs au rang de purs instruments de rapport, sans égard pour leur personnalité libre et responsable : toutes ces pratiques et d’autres analogues sont, en vérité, infâmes. Tandis qu’elles corrompent la civilisation, elles déshonorent ceux qui s’y livrent plus encore que ceux qui les subissent et insultent gravement à l’honneur du Créateur."

Alors parler ainsi Dans ce moment, où est l’Eglise ? Il serait injuste d’écrire ici qu’elle est absente. Mais quelles sont les réponses qu’elle apporte à ces personnes en souffrance, à leurs familles et entourages ? La sainte doctrine désincarnée – inhumaine – et donc non-chrétienne ? C’est cela, le témoignage chrétien ?"

Je trouve cela vraiment malhonnête vis à vis du concile Vatican II.....

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