Parution : 10 novembre 2017
L’indépendance de la Catalogne en question...

Ce qui se passe en Espagne n’est pas une « affaire interne ». Une volonté populaire très forte exprimée par la démocratie directe – le référendum – est réprimée avec le soutien implicite de la communauté internationale. A aucun moment la volonté démocratique ne semble peser face, d’une part, à la volonté centralisatrice de l’état espagnol, et d’autre part, face au risque de perte de puissance des états-nation. La volonté populaire pour Juncker semble avoir peu de valeur. Il ne veut pas d’une « Europe avec 98 états », inquiet d’une hypothétique réaction en chaîne. « Démocratie ? » semble-t-il dire en concert avec tous les chefs d’état puissants, « mais seulement si cela ne va pas contre nos intérêts ». La position de l’Union Européenne surtout qui prend parti pour la politique de répression de Rajoy est inquiétant pour l’exemple qu’il donne au monde concernant le droit des minorités, nous ne le voyons déjà avec le Kurdistan irakien, mais que se passera-t-il en Kabylie, au Sahara Occidental etc. ? Jusqu’à quel niveau de répression pourra aller Rajoy et la droite espagnole face à une volonté populaire, sans qu’il n’y ait de désapprobation claire de la communauté internationale et du reste de l’Espagne ?

Est-ce une coïncidence ? La Catalogne est justement un lieu où la souveraineté populaire permettrait de soutenir de nombreuses initiatives venues de la base, fonctionnant en démocratie directe. Barcelone et la Catalogne fourmillent de coopératives sans but lucratif énergétiques, agricoles, financières, d’habitat etc. Et l’indépendance dans cette zone pourrait créer un environnement d’innovation sociale vraiment intéressant.

Il reste une certaine ignorance sur les évènements espagnols en Europe. Soit-disant l’indépendantisme catalan serait un mouvement de droite, alors qu’il y a des liens depuis le 19eme siècle entre mouvement ouvrier et indépendantisme. L’ERC qui remet en cause la constitution post- franquiste de 1978 et la CUP, franchement anticapitaliste, sont de gauche et très actifs dans le mouvement indépendantiste qui a une histoire très différente de la France. Le mouvement catalan a une histoire anti-franquiste, en opposition à un nationalisme espagnol de racines très conservatrices. Car la transition démocratique n’a pas été menée à terme en Espagne : les terres appartiennent encore aux descendants des franquistes, personne n’a été jugé pour les tortures et les centaines de milliers de morts durant la dictature, et personne ne s’est excusé des exactions (des deux cotés), et la constitution est toujours toujours contrôlée par le roi qui nomme les membres du conseil constitutionnel dont une majorité soutient le Parti Populaire (PP) de Rajoy.

Soit-disant ce serait un mouvement égoïste composé de familles catalanes bourgeoises qui défendent leurs intérêts, alors que la haute bourgeoisie ne soutient pas ou très peu l’indépendantisme, et que déjà plus de 2000 entreprises catalanes ont migré leur siège hors Catalogne, et que les grands entrepreneurs catalans sont pour la plupart contre l’indépendance. Les catalans semblent n’avoir que faire des compensations financières de Madrid.

Soit-disant il y aurait des violences des deux côtés, or le mouvement catalan reste profondément non-violent et espère que des soutiens s’exprimeront à l’extérieur. Lors des heurts du référendum, le gouvernement Rajoy pourtant spécialiste de propagande n’a pas trouvé une seule image de violences de manifestants envers la police espagnole, alors que l’on trouve à foison des images incriminant la police espagnole. Les manifestations ont été d’une non-violence remarquable même face à la violence du gouvernements ou des unionistes.

Il y a en Espagne un grand risque actuellement de droitisation extrême. Le gouvernement du Parti Populaire, avec le soutien de Ciudadanos et du parti socialiste espagnol ont mis sous tutelle la Catalogne, qui voulait appliquer les résultats du référendum d’autodétermination du premier octobre, avec la mise en application de l’article 155 de la constitution espagnole. Cet article permet de faire fi des structures démocratiques d’une région afin d’imposer directement un représentant du pouvoir central. Ainsi le Parti Populaire qui n’a eu que 8 % des votes aux dernières élections et une seule municipalité sur 930 en Catalogne peut maintenant diriger cette région. Le parti Populaire a en son sein une vieille garde phalangiste et franquiste et Ciudadanos des plus jeunes dans la même mouvance. Le parti socialiste espagnol avalise (mais aussi tempère un peu). Dans cette situation l’extrême droite espagnole, notamment la phalange, dont les violences sont implicitement soutenue par le gouvernement central d’Espagne, se sent en droit de terroriser les Catalans indépendantistes.

La France l’a déclaré par son site officiel, elle ne soutien pas la Catalogne, mais au contraire une Espagne Unie et forte. Elle n’est pas choquée par l’interdiction du matériel électoral, que de nombreux évènements publics soient interdits, peu importe l’arrestation de fonctionnaires dévoués à leur travail, le contrôle de la presse, la justice manipulée par les objectifs politiques de Madrid, les écoles catalanes occupées, de nombreux comptes bancaires et sites internet bloqués, l’emprisonnement des militants non-violents Jordi Sanchez et Jordi Cuixart, les violences policières contre des personnes qui votent, la cessassion d’un parlement élu, les menaces de 30 ans de réclusion (des peines prévues pour les plus grands meurtriers) pour les ministres et Puigdemont, pour ceux qui ont défendu le droit le vote et respectent le choix des urnes. En réalité, la France et l’Europe ne sont pas choqués que les éléments d’une dictature se mettent en place en Europe.

Quels sont les ingrédients ?

Une volonté centralisatrice très forte justifiée par la défense de la « légalité » basée sur la constitution espagnole conçue en 1978 sous pression militaire et interprétée par un conseil constitutionnel favorable au PP.

Une réaction populaire très large de la population catalane depuis que le statut d’autonomie est remis en cause par le gouvernement de Madrid.

Un référendum d’autodétermination qui traduit de manière claire la volonté populaire en faveur de l’indépendance de la Catalogne.

Des pressions économiques intenses de la part de Madrid mais aussi de la communauté internationale sur la Catalogne – C’est un élément clé qui permet au pouvoir central de gagner. Face à cela, il est clair que la Catalogne a une carte à jouer en soutenant toutes les entreprises qui sont basées en Catalogne, et notamment les coopératives locales. A ce stade soutenir les coopératives alternative n’est pas une démarche simplement éthique mais devient une démarche vitale dans la situation actuelle. Ceux qui ont des coopératives locales pour la finance, l’alimentation, le logement, l’énergie (...) ne sont pas sujets aux pressions. C’est un enseignement important pour le monde.

La Catalogne défend un nouvel état nation basé sur un héritage historique catalan. Mais il faut prendre en compte l’émigration importante venue d’autres régions de l’Espagne depuis les années 50, mais aussi de nombreux autres pays plus récemment. Il est clair que la Catalogne actuelle n’est pas composée que de Catalans « de souche », loin de là. Les indépendantistes en sont conscients, et parlent de « nationalisme cosmopolite ». L’apprentissage de la langue catalane est notamment un moyen de devenir « catalan » quelques soient ses origines. Mais cette approche cosmopolite devrait être beaucoup plus réaffirmée dans le camp indépendantiste ainsi que la reconnaissance d’une grande diversité en Catalogne. Le castillan aura toujours sa place en Catalogne, et la guerre de drapeaux est porteur de tensions entre communautés. Tous les habitants de catalogne sont catalans et l’article 155 est une prise de pouvoir anti-démocratique sur tous les catalans.

A moins que la gauche espagnole ne ressuscite, l’option de la transformation de la constitution Espagnole maintenant– comme préalable à la tenue d’un référendum d’autodétermination - est très risqué. Dans quel sens irait réellement une modification de la constitution lorsque la situation est à ce point manipulée par le Parti Populaire. Dans les coulisses, la Phalange espagnole demande, en effet, aussi, une modification constitutionnelle, mais pour retirer l’autonomie des régions et renforcer le pouvoir central. Mais il est clair qu’il faudrait demander en Espagne – face aux blocages du royaume - une transformation en République. Bien sûr le roi ne veut pas, et la constitution actuelle perpétue cette situation de blocage, car sans l’accord du roi rien ne peut bouger dans cette constitution. Cependant, par rapport à une proposition d’indépendance de la Catalogne qui divise la gauche en Espagne, l’idée d’une confédération républicaine remplaçant la monarchie aurait le potentiel de réunir les forces d’opposition au PP et Ciudadanos.

La répression de Rajoy nous concerne tous. Plutôt que d’utiliser les outils démocratiques, le gouvernement de Rajoy utilise la pression économique, en poussant les entreprises à sortir de Catalogne (près de 2000 ont déplacé leur siège hors de la Catalogne), il utilise la pression physique par la répression policière pure, nous l’avons vu pendant la journée du référendum. Plutôt que les forces de police espagnoles soient au service des gens, en sécurisant face au terrorisme, en luttant contre les malversations (nous savons que le PP est spécialiste en la matière avec plus de 45 milliards de fonds publics détournés). Cette violence physique se fait aussi par une légitimation des violences venant des anti-indépendantistes contre des indépendantistes non-violents. Rajoy et le PP utilisent aussi l’outil judiciaire, avec des amendes colossales, des peines de prison, menaçant tout citoyen qui a participé à la désobéissance civile de poursuites

Impudemment et le gouvernement catalan, qui pourtant n’ont fait que respecter leur mandat politique (ce qui est rare), risquent 30 années de prison pour rébellion, le même nombre d’année Lluis Companys et son gouvernement en 1934 qui avaient déclaré l’autonomie de la catalogne (dans une une confédération républicaine espagnole qu’il appelait de ses vœux) et avait été condamné par la droite de l’époque avant d’être fusillé en 39 par les Franquistes après avoir livré par les nazis. Un politicien du PP n’a pas manqué de menacer que Puigdemont risquait le même sort.

Pourtant que les gens veuillent s’autogouverner dans des territoires plus petits est une avancée vers plus de démocratie si elle s’accompagne d’un ancrage local et d’une responsabilité au niveau international. La catalogne peut créer un état beaucoup plus démocratique que l’Espagne, qui reste ancré à la constitution de 1978, et dans laquelle demeure une emprise post-franquiste, et inclut un pacte de ne pas rouvrir les dossiers noirs de la guerre civile. Cette constitution a été votée avec la peur dans le ventre en négociation avec les militaires qui étaient loyaux à Franco. A l’opposé, empêcher le droit de voter à un mouvement très fort n’est pas démocratique.

Pourquoi les gens sont-ils tant émotionnels quand il s’agit d’indépendance ? En réalité, les états prennent une importance beaucoup trop grande. De nombreuses questions se traitent, ou devraient se traiter au niveau international, comme l’effet de serre, la réduction de l’utilisation des ressources minérales, les droits de l’homme, les transports internationaux etc. Par ailleurs, il nous faut une gestion au niveau le plus local possible pour une bonne gestion, en ce sens une indépendance catalane va dans le bon sens : nous avons besoin de la division en état plus petits confédéralistes. Ce serait une très bonne chose que les grands états se partitionnent, mais pas pour créer de nouvelles frontières, ou de nouveaux murs, ou réduire les solidarités entre pays, mais au contraire pour favoriser une solidarité et une écoute réciproque, et non pas une « solidarité » imposée d’en haut. Il est juste qu’il y ait une solidarité entre les pays favorisés et les pays plus pauvres. De même il ne s’agit pas de regarder ailleurs quand la voisine se fait violenter. Lorsque la France regarde ailleurs quand les catalans qui veulent voter se font violenter, ou quand un gouvernement légitime est mis en prison, il y a un vrai problème. La France, et l’Europe, devaient réagir en 1936-1939 et à la fin de la guerre alors que de nombreux espagnols anti-franquistes avaient participé à la résistance, et elle doit réagir en 2017. Son influence pourrait aider à l’organisation d’un référendum d’autodétermination ratifié par tous, une possible solution.

Pour conclure/ouverture, il semble important :

- de soutenir ce qui peut constituer un autre modèle d’indépendance avec la catalogne s’affirmant comme république solidaire des autres états, il faut vraiment que la Catalogne démentisse l’accusation qu’elle veut l’indépendance pour des raisons égoïstes, ceci est possible par un bon dialogue : il faudrait une clause de solidarité avec les régions pauvres.

- de lancer un appel au soutien massif à l’économie alternative en Catalogne (et ailleurs)

- de développer et soutenir une réelle défense non-violente. A l’heure actuelle les états et de large segments de la population espagnole soutiennent la manière forte de Rajoy, soutenu par une police violente et l’armée prête à intervenir.

- de placer l’indépendance de la catalogne dans un mouvement de démocratisation qui se fait à différentes échelles. S’il est une des compétences qui doit rester plus large c’est le respect de règles humanitaires de base, par exemple la violence sur des gens qui votent n’est pas acceptable.

- Finir la transition démocratique en Espagne par la promotion d’une confédération républicaine espagnole, être clair qu’une telle confédération, si elle voyait le jour, pourrait remettre en cause le processus d’indépendance.

- Il reste à faire les procès du franquisme, c’est le point douloureux, tabou, qui déclenche la furie contre ceux qui remettent en cause la « constitution ».

Et si ce référendum était un test de démocratie ? Le résultat est clair : très facilement nos démocraties peuvent devenir des états totalitaires. Aujourd’hui c’est une démonstration de forces à l’encontre des indépendantistes catalans, demain pour qui que ce soit voulant transformer la société.

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Le référendum du premier octobre est plus valide que nombreuses de nos élections de démocratie représentative.

François Schneider

Le référendum d’autodétermination a une participation très importante : plus de deux millions de personnes ont réussi à avoir leur vote comptabilisé (sur 7,5 millions de catalans et 5 millions d’inscrits), sachant que 770000 bulletins avaient été saisis par la police espagnole et que les intentions de vote étaient d’environ 60%. Certes le référendum était jugé illégal par Madrid et le camps du non a largement délaissé les urnes, à part des électeurs de Podem (Podemos en catalogne, qui soutient le droit à l’autodétermination mais est contre la séparation). Mais le pourcentage d’un des camps (dans notre cas le « oui à la république catalane ») en relation au total des inscrits est beaucoup plus important que dans de nombreuses élections soit disant valides.

Il y avait clairement une très grande volonté de voter à un référendum d’autodétermination en Catalogne, ce qui est confirmé par les statistiques, par les manifestations énormes (1 million de manifestants 7 ans de suite pour une population de 7,5 millions), et par le niveau de participation énorme pour des élections interdites. Imaginons en comparaison que 8 millions de français manifestent à Paris sept années de suite, ne prendrions pas en compte les demandes ? En comparaison il est totalement injuste que le Brexit ait été reconnu comme valide car il ne venait pas d’une demande populaire massive comme en Catalogne, et la part du oui par rapport aux inscrits était moindre : 38,5 % des inscrits pour le oui (et 90 % des votants) en catalogne sans compter les votes saisis alors que 37,5 % ont voté oui au Brexit.

Le vote se faisait sur une question simple et précise, plutôt que de voter, souvent par défaut, pour une personne dont la politique menée est difficile à évaluer pour des électeurs.

Un autre aspect qui rend ce référendum valide est le grand niveau d’engagement citoyen dans son organisation et sa défense par les CDR, les Comité de Défense du Référendum disséminés dans tout le territoire et fonctionnant en démocratie directe : la motivation de voter était énorme et venue de la base. Le fait que le scrutin ait pu quand même se tenir malgré les pressions de la police espagnole montre le sérieux du compromis. Toute une population a réussi à amener des urnes, malgré la police qui se dédiait à les traquer.

L’illégalité du référendum est discutable : quand trois millions de catalans voulaient voter au référendum de personnes sur 7,5 millions s’opposent à une illégalité, un gouvernement démocratique se doit de se questionner sur la validité de cette illégalité. En réalité l’illégalité du référendum n’était pas inscrite dans la constitution, elle est le résultat d’une interprétation du conseil constitutionnel. Francois Schneider}

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